Nous arrivons en cette période où certains doivent quitter leur pays d'adoption pour partir ailleurs ... ou rentrer en France. Oui, c'est la fin de l'année scolaire, le début des grandes vacances et la ronde commence.

Si vous devez ou avez décidé de rentrer en France, ou même si vous restez, ce billet d'Anne-Laure publié par la rubrique Expat & Empoi (aussi sur Facebook) de la revue en ligne LePetitJournal.com, vous intéressera.

BILLET - Le Choc Culturel Inversé: le Tabou des Expatriés Français

Anne-Laure Fréant revient d'un séjour de cinq au Canada et d'un an en Nouvelle-Zélande. De retour en France, elle s'interroge: Oui, l’envie de quitter la France reste la première source de motivation des expatriés, surtout jeunes, mais malgré des situations professionnelles plutôt bonnes, les jeunes reviennent en France où les conditions économiques ne leur sont pas toujours favorables. Pourquoi ne jamais valoriser ce point quand on parle de l’émigration des jeunes et de la fuite des cerveaux français? Plusieurs tabous entourent la question de l’expatriation, et ils pèsent vraiment très lourds pour ceux qui ont déjà quitté la France et se demandent s’ils vont revenir. Pourquoi tant de non-dit autour de l’expatriation?


Quelques raisons simples:

- Disons le, l’émigration est la bête noire des gouvernements. Même si l’expatriation n’est techniquement pas tout à fait la même chose (on part pour les besoins du travail), il s’agit bien d’un flux de population qui quitte délibérément le pays pour acquérir une double, voire une triple allégeance (double nationalité). Ce sont des impôts en moins. Les gouvernements ne sont jamais enclins à trop aborder le sujet, surtout quand on fait valoir que le premier motif de départ est la fuite de la mentalité nationale, notamment en matière d’entreprise individuelle (le nombre d’expatriés français devenus entrepreneurs a doublé en dix ans).

- En France, être un expatrié est mal vu. Partir, c’est un peu abandonner le navire. La République martèle le sempiternel “égalité, liberté, fraternité”, mais ne s’émeut pas des citoyens qui la quittent faute d’y trouver une place, une écoute, une légitimité. Il ne faut pas s’attendre à être accueilli en héros quand on revient, au contraire. Aucune structure n’existe vraiment en dehors des grandes écoles qui ont un réseau bien construit pour envoyer leurs étudiants à l’étranger pendant le cursus. Vous êtes partis par vous-même, vous reviendrez par vous-même. Autant dire que sans de solides économies, une promesse d’embauche en France et le soutien de la famille au retour, c’est une mauvaise idée de rentrer. C’est d’ailleurs pour cette raison que de moins en moins le font.

- L’expérience professionnelle à l’étranger n’est pas reconnue par la plupart des employeurs français. Vous êtiez chef d’équipe dans une ONG internationale? Chef de projet avec de grosses responsabilités? Vous avez travaillé en anglais, en mandarin, en japonais pendant dix ans? Malheureusement, ça ne pèsera pas très lourd dans la balance. Certains secteurs comme l’ingénierie, la médecine ou le journalisme valorisent davantage les expériences qu’un futur employé a pu faire à l’étranger, mais dans la plupart des secteurs les employeurs ne vous feront pas confiance. Lepetitjournal.com résume bien la difficulté de retomber dans un cadre étriqué où votre expérience exaltante sera réduite, voire totalement reniée:

“Les expatriés sont en effet souvent déçus par le peu d’intérêt accordé à leur expérience acquise à l’étranger. “La difficulté au retour en France, c’est de s’entourer de salariés qui n’ont jamais bougé de leur m² professionnel, explique Myriana, et ce manque d’ouverture à l’autre peut, il est vrai, être un frein à de nouvelles idées, nouvelles suggestions, ou certaines réflexions quant à un éventuel changement de management interne ou de méthode d’organisation RH interne.” Les expatriés voient la richesse de leur expérience peu reconnue et les connaissances acquises sur le terrain absolument pas exploitées, d’où de nombreuses frustrations [...]. La concurrence avec ceux qui sont restés en France est vive. Selon les disponibilités, les anciens expatriés se retrouvent parfois avec des postes moins intéressants qu’auparavant”

Pour certains, partis avec un désir de découverte, de progrès et d’ouverture au monde, le retour en France est aussi très dur psychologiquement. Le choc culturel inversé est un phénomène réel qui touche à différents degrés tous ceux qui ont fait l’expérience de l’expatriation, même courte. Quand on s’intègre dans un nouveau pays, quand on apprend une nouvelle langue, de nouvelles pratiques culturelles, on se bouscule soi-même dans ses convictions. Souvent difficile, la réussite d’une intégration à l’étranger est aussi une grande source de fierté, un accomplissement personnel très valorisant dont on se sent pleinement acteur. Ainsi, revenir au pays peut parfois constituer une plus grande épreuve que de le quitter. C’est la fin d’une aventure, d’une période de découverte permanente, le retour à des conventions inébranlables que rien ne saurait bousculer, encore moins les récits de ceux qui reviennent. On se sent redevenir impuissant, parfois “noyé dans la masse”, et surtout on réalise que les choses n’ont pas changé en notre absence. En revanche, le regard porté sur le pays, lui, a changé. Difficile désormais de jouer le jeu de la normalité sans broncher et de ne laisser filtrer de son pays que le positif quand on a de quoi le comparer.

L’une des plus grandes difficulté de l’expatrié qui revient est l’isolement. Déjà déconcerté par le retour dans un environnement différent de son quotidien depuis plusieurs années, l’expatrié doit affronter le fait qu’il s’agit de son propre pays (réaliser qu’on ne se sent pas “chez soi” dans son propre pays peut être un traumatisme difficile à surmonter, surtout quand on a idéalisé ce retour au pays depuis plusieurs années). Pour cela, l’expatrié qui revient doit gérer sa perte de repères, la masquer devant ceux qui sont restés au pays tout ce temps et qui auront de la difficulté à saisir le sentiment de déracinement, voire carrément de choc culturel. En plus de la fatigue “sociale” qui peut être engendrée, du stress lié à la tonne de formalités qu’il faut effectuer (personne ne fera d’effort pour comprendre vos fiches de paye en anglais ou vos déclarations d’impôt québécoises) il faut gérer le stress lié à la difficulté de se réinsérer professionnellement et lutter contre l’envie irrépressible de repartir sur le champ retrouver sa “vraie vie” que l’on sait ailleurs.

Bien sûr les choses ne sont pas toujours traumatiques et beaucoup d’expatriés sont heureux de retrouver un confort culturel, des habitudes de vie et leurs proches. Vivre à l’étranger est aussi difficile, on a aussi là bas des périodes de solitude et d’isolement pendant lesquelles on se dit que vivre “chez soi” serait plus aisé.

L’expatriation reste une expérience vraiment positive pour plus de 85% des expatriés. Beaucoup en feront un mode de vie, alternant retours “vacances” en France et départ pour de nouvelles aventures professionnelles à l’étranger. Le choc culturel est un phénomène addictif: quand on a réussi à en surmonter un, il est courant de vouloir aller plus loin chercher de nouveaux dépaysements, de nouveaux défis personnels et humains. En revanche, le choc culturel inversé lui, n’est pas agréable. Il est éprouvant, effrayant, fatiguant moralement et intellectuellement.

La plupart des expatriés qui sont revenus parlent de délais d’un à deux ans pour retrouver leurs marques et réfléchir à leur reconversion qui sera bien souvent nécessaire. Faire le choix de “rentrer chez soi” tout en sachant que le monde est vaste et qu’il a beaucoup à offrir est un acte mature, courageux mais aussi frustrant et difficile. La solution passe par beaucoup de patience, un maximum d’activités positives et agréables (qui n’a pas manqué de bon pain ou de bonnes rillettes à l’étranger?) et surtout, la volonté de ne jamais dévaloriser ce qu’on a vécu. Une expérience non reconnue par les autres n’en reste pas moins une victoire personnelle et un accomplissement de taille.
Anne-Laure Fréant (www.lepetitjournal.com) mercredi 28 mai 2014

Anne-Laure est bloggeuse. Elle a créé et gère le site geo-pickmeup.com entièrement en anglais : c'est une plateforme B2B de partage d’articles, de videos et de documents graphiques consacrés à la promotion de la géographie et du spatial thinking. Le site est partenaire du réseau EUROGEO (European Association of Geographers).